
Le vieux continent
Les hommes étaient assis sur leur malle ou coincés dans leur hamac. Une bouteille de rhum passait de main en main. Il régnait une atmosphère presque religieuse dans l’entrepont.
Thomas esquissa un sourire, œil brillant, lèvres retroussées, il poursuivit sa phrase après une légère pose.
« - …Je suis retourné en Angleterre. J’ai vu de mes yeux le sort qu’on réserve aux gens comme nous. De quelle façon on nous traite et surtout, à quel point on nous redoute. Ces canailles d’armateurs sont toujours à pleurnicher les pertes qu’on leur inflige. Ils disent qu’ils feront bientôt la mendicité dans les rues de Bristol ou de Londres…
– Ca leur changerai bien d’la soie dans laquelle ils pètent, maugréa Parker.
– ’S’ont qu’à s’enrôler à la Royale pour s’refaire ! lança le plus jeune. »
Le vieil Ismaël lui arracha la bouteille du bec et lui fit comprendre de faire silence. Lui, il voulait savoir, cela faisait bientôt vingt ans qu’il avait quitté le vieux continent.
« - Ils disent que la guerre contre l’Espagne est de notre fait. Que si les Français s’y mettent, c’est aussi à cause de nous. Que si le pays devient misérable c’est parce que nous pillons leurs richesses. Alors ils nous prennent pour des chiens venus de l’enfer…
– L’enfer… moi j’le connais l’enfer. C’est eux qui nous l’on fait !
– Bien dit Ismaël ! Y a qu’à se souvenir de ce qu’on vivait sur leurs navires ! cria Parker.
– … J’vous parle même pas des jugements expéditifs auxquels on a le droit. Ils disent qu’on est sur leurs eaux. Comme si la mer pouvait appartenir à quelqu’un ! Y a qu’un terrien pour penser ça. Alors, ils nous pendent et nous laissent au gibet durant des mois. À croire qu’ils n’en n’ont pas assez qu’on bousille leur commerce, il faut qu’on hante leurs nuits de nos corps goudronnés. Bah, je vous l’dit les gars, le continent pour moi, il va de la poulaine à la dunette de ce navire et pour le reste, c’est la Divine Providence qui s’en chargera. »
Ismaël tendit la bouteille de rhum à Thomas et d’une voix fébrile lui demanda :
« - Dis Thomas, les filles … ? Elles n’ont pas changé, elles sont toujours aussi belles ?
– Non Ismaël, elles n’ont pas changé. Leur peau est toujours aussi blanche que de l’ivoire et aussi douce qu’une mangue.
– Hum, j’aime bien les mangues… »